Avancer dans le brouillard

Comment se porte la créativité de nos artistes en contexte de reconfinement des arts?


La deuxième vague de la pandémie aura mis à nouveau l’ensemble de notre écosystème culturel à rude épreuve et repoussé les limites de la capacité d’adaptation des artistes et de leurs équipes. Poussé·e·s à apprivoiser de nouveaux formats et à se défaire du contact physique si intuitif en danse, il a fallu à nos artistes imaginer des plans B, des plans C, des plans D...


L'impression de marcher dans le brouillard gagne tout le milieu culturel, mais au-delà des conditions éprouvantes et du renoncement à certains projets, quelles possibilités ont pu émerger de ces nouvelles modalités de travail en studio ou à distance? En allant aux nouvelles des artistes de l'agence, FÔVE en a profité pour recueillir leur ressenti quant aux effets du contexte actuel sur leur créativité et sur leurs possibilités artistiques.


Anne Plamondon : « Je peux me départir de ma carrière mais pas de ma danse. »


Crédits photo : Mélanie Carpentier


Anne devait présenter une nouvelle création chez Danse Danse et initier une tournée montréalaise de sa première création, Les mêmes yeux que toi (2012). Le reconfinement ayant eu raison de ces deux projets, elle a profité des périodes de travail consacrées à la reprise de son solo pour le transmettre à Diana León, interprète et chorégraphe émergente (compagnie Vías), lors d’un mentorat soutenu par le Conseil des arts du Canada.


« La scène est une des plus grandes exaltations pour nous, les danseurs. Il est certain que l'annulation des spectacles provoquent un sentiment étrange de perte de sens dans notre travail. Mais ce dont je me rends compte au fil des mois et des semaines loin de mes collègues, loin de mes partenaires de danse et loin du public, c’est que je danse parce que la danse est en moi et elle doit se manifester d’une façon ou d’une autre. Je peux me départir de ma carrière mais pas de ma danse. Cette chose mystérieuse qui circule en moi, elle apporte un sens à ma vie. »


Cela étant dit, ne vous inquiétez pas pour la carrière de Anne : 2021 la mènera en studio et bientôt sur scène, avec plusieurs projets et collaborations... Vous n'avez encore rien vu! ;)



Virginie Brunelle : des bouées de sauvetage entre deux confinements


Crédits photo : Hub Studio


Les représentations de sa pièce Les corps avalés venaient juste de se clore chez Danse Danse quand Virginie s'est vue forcée de mettre sur la glace ses projets de tournée. Difficile pour elle de traverser l'étape de l’acceptation de la situation actuelle – période qu'elle dit avoir plutôt enjambé. Répondant aux nombreux appels de projets des Conseils des arts, elle s'est lancée dans des créations ponctuelles, dont l'installation numérique DUO créée avec Hub Studio au Square-Sir-George-Étienne-Cartier.


« Dans l’inertie dans laquelle cette pandémie m’a plongée, j’ai tout de suite vu ces propositions comme des bouées de sauvetage, à la rescousse de mon esprit prisonnier d’une déprime passagère mais ô combien profonde. La plupart des projets sont de courte durée, sans période de recherche. Ce sont des projets-pansements pour le public. Des projets-résultats pour les créateurs. Mais je ne me plaindrai pas, ces courtes créations m’ont permis de retrouver un rythme, une sorte de routine et m’ont permis de côtoyer des artistes que j’aime. Il m’est difficile de nommer ce que le confinement me permet sur le plan artistique. Je réaliserai peut-être son effet plus tard, quand les choses seront revenues "à la normale", mais pour l’instant le confinement me fait osciller entre remise en question et impatience de retourner en studio. Et enfin, en studio, je mettrai les corps en relation, ensemble, des corps qui s’enlacent, s’embrassent, s’idolâtrent puisque seuls, sans reflet, nous ne sommes rien. »



Aurélie Pedron : ouvrir la boîte de pandore pour réimaginer le lien à l'autre


Crédits photo : Alex Larrègle


Résultat de plusieurs années de co-création avec le sculpteur inuit Simiuni Nauya, l’œuvre Dans le cœur du Héron était fin prête à rencontrer le public quand s'est déclarée la première vague de la pandémie. À partir des traces du processus de création, Aurélie a imaginé une approche ludique et participative autour de cette non-représentation en créant un parcours performatif sur le Mont-Royal. Présentée l’été dernier au OFFTA, L’archéologie du vivant se concevait comme une chasse au trésor guidant les participants sur la montagne via une application sur téléphone.


Certaines créations d'Aurélie qui requièrent le toucher ont dû être mises entre parenthèse. Devant l'impossibilité de diffuser ses œuvres les plus récentes, elle a entamé un nouveau processus de création avec Marie-Hélène Bellavance, de Corpuscule Danse. Dans l'adaptation de son approche à des formats à l’épreuve du virus, la créatrice sent qu’elle reste intègre à sa démarche. En studio, il s’agit pour elle de chercher d’autres façons d’être ensemble, en lien, à travers l’intégration de certains matériaux permettant de générer du toucher sans le recours à la peau. « Alors qu’au début de la pandémie j’ai pu ressentir le poids des contraintes, au fil du temps un horizon de possibilités s’est ouvert à moi. C’est comme ouvrir une boîte de Pandore ! »

Pour elle, il est impensable que nous repartions au point zéro de nos modes de surproduction d'avant pandémie : « Tout le monde se retrouve face à des enjeux sociaux bien réels. Ça nous rend tous fragiles et cette fragilité s’inscrit dans les gestes que nous posons. En tant qu’artiste, on a l’impression en ce moment de travailler avec de la dentelle.» La présence à soi et les intentions inscrites dans nos gestes, dimensions-clés de sa démarche, prennent dès lors d’autant plus de valeurs dans un temps où l’interaction par écran interposé rythme nos quotidiens et où le recours au toucher devient exclusif à nos bulles familiales.


Projet de groupe développé avant la pandémie, son œuvre à venir, Invisible, aborde des thèmes qui coïncident étrangement avec l’expérience collective que nous traversons (sortie prévue en février 2021). Dans cette performance qui se déploie sans interruption sur une durée de 72h, 10 danseurs cohabitent un espace confiné et doivent interagir sans jamais se toucher. Comme thèmes sous-jacents, l’inter-influence et l’effacement de l’ego qui les poussent chacun à s’imaginer comme la cellule d’un même organe.


Sylvain Lafortune + Esther Rousseau-Morin : amener la pratique ailleurs


Crédits photo : David Wong


Le travail de partenaire est le point focal de l’approche de Sylvain Lafortune et d’Esther Rousseau-Morin. Sans recours au contact physique et aux portés, le duo L’un l’autre ne peut malheureusement faire l'objet d'une reprise qui forcerait les artistes à s'enfermer dans une bulle créative. Dans l'obligation de mettre leurs activités communes en dormance, Sylvain et Esther se sont donc centré·e·s sur leurs projets individuels.


Privé temporairement de sa pratique du travail de partenaire, Sylvain s'est focalisé sur l'aspect théorique de son expertise. En parallèle de ses activités d’enseignement, il s’est consacré à l’aboutissement de sa thèse et vient de finir de bâtir une terminologie encore inédite dans le milieu de la danse. Un livre tiré de cette recherche de longue haleine est à paraître cet hiver.


Le climat d’incertitude qui plane sur le milieu du spectacle donne l’impression à Esther Rousseau-Morin de marcher dans le brouillard. Durant l’été, elle a tout de même pu poursuivre ses collaborations auprès d'Alan Lake, de Dana Gingras et d'Estelle Clareton. La reprise des activités s’est accompagnée d’une nouvelle façon d’approcher sa pratique d’interprète. Au-delà des nombreux défis pour composer avec la distanciation physique, elle constate que beaucoup de créativité a germé des contraintes, que ce soit via les répétitions et les performances sur Zoom, ou via le déplacement des répétitions en dehors des studios. Esther constate que ces nouvelles modalités ont parfois permis de pousser la co-création plus loin, d'expandre l’espace donné à la parole des interprètes au fil des processus se déployant en longueur : « D’habitude les pièces sont présentées après un rush où se mêlent à la fois la pression et l’adrénaline. Sans ces deux éléments, je suis très curieuse de voir les effets que ce rallongement des processus aura sur les créations. Il est possible qu'on continue d'en découvrir certains bienfaits. »


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